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Il s'était attendu à voir un petit port, des quais, ou du moins une jetée qui pourrait servir d'embarcadère , de grands transports accostés , les hommes y grimpant par des passerelles . Il vit une immense plage, s'étendant à droite et à gauche à perte de vue . Une plage de station balnéaire , en contrebas de villas coquettes qu'un petit mur de soutènement protégeait des gros temps. Les transports étaient des cargos incroyablement petits et vétustes . L'un d'eux portait même sur son flanc gauche un système antique de roue à palettes . Deux torpilleurs minuscules croisaient à courte distance. Sur la plage, des tommies attendaient, debout, en longues files parallèles. Plus loin, sur la gauche, hors du champ d'embarquement, des Français étaient massés en groupes compacts. Anglais à droite, Français à gauche! La mer resplendissait au soleil, calme comme un lac. Trois ou quatre petites barques vertes faisaient lentement la navette de la plage aux cargos. Elles chargeaient à chaque fois péniblement une demi-douzaine de tommies. Maillat les regarda avec ahurissement . Comment espérait-on, à cette cadence , embarquer une armée? Un vrombissement familier lui fit lever la tête. Trois par trois, les Stukas arrivaient. Ils volaient très haut et se mirent à décrire de grands cercles juste au-dessus de lui, semblait-il. Un des petits torpilleurs qui s'étaient empannés près de la côté, démarra brutalement, piqua vers le large en faisant des zigzags, laissant derrière lui un profond sillage . L'instant d'après, la D.C.A. se déchaîna . Elle tirait de partout, des torpilleurs, des cargos, de la plage, du toit des maisons. Le vacarme était assourdissant . Le ciel bleu se piqua en un moment d'une multitude de petits nuages blancs, qui surgissaient à quelques centimètres, aurait-on dit, derrière les escadrilles , les suivaient à la trace , puis se diluaient dans l'air un à un. Tout à coup un hurrah frénétique jaillit de la plage. C'étaient les chasseurs canadiens. Chose curieuse, ils avaient surgi du côté de la terre, comme si leurs bases avaient été à l'est. Aussitôt, la formation de Stukas s'ouvrit, se déploya gracieusement en corolle comme une fleur gigantesque, se scinda en deux . Une partie s'étira dans la direction des chasseurs. L'autre parut se contracter , se rétrécir , et piqua droit vers la mer. Il y eut un instant de silence. La D.C.A. de la plage s'était tue . On n'entendait plus, au loin, que les canons automatiques des torpilleurs. Maillat leva les yeux. Il les abaissa aussitôt. Le soleil était aveuglant . D'ailleurs, la chasse volait tellement haut qu'elle était à peine visible . Si des combats se poursuivaient là-haut, du côté du soleil, on ne les entendait même pas. Soudain Maillat se sentit vivement saisir par les bras. - Gaffe! dit une voix tout près de lui, gaffe ! C'était un petit biffin , osseux et décharné . Il tremblait d'excitation et regardait la mer avec des yeux exorbités . - Gaffe! répéta-t-il, non, mais gaffe! A chaque syllabe qu'il prononçait, sa pomme d'Adam remontait dans son cou maigre. Maillat dégagea son bras et regarda la mer. Ce fut si rapidement fait qu'il lui fallut un moment pour se rendre compte de ce qu'il avait vu. Un trio de Stukas survolait un des deux torpilleurs qui couraient parallèlement à la côte. Soudain l'un d'eux se détacha , piqua du nez, fondit sur sa proie , redressa tout aussitôt. Maillat vit trois petits objets se détacher de lui. Cela ressemblait de loin à trois petites crottes . Trois petites crottes inoffensives d'un gigantesque oiseau. Maillat vit des gerbes jaillir autour du torpilleur. Mais déjà le second Stuka amorçait son virage , se laissait glisser sur l'aile avant de piquer. Cette fois-ci, il y eut un coup sourd. Une flamme jaillit du torpilleur. Il s'immobilisa . Puis le troisième Stuka fondit à son tour. De nouveau, on entendit un coup sourd. Le torpilleur donna de la bande , parut un moment se redresser, puis, comme épuisé par son effort, se coucha sur le flanc. Maillat se sentit de nouveau saisir par le bras. C'était le petit biffin décharné. Il trépignait , mordait ses doigts, et une flamme bizarre brillait dans ses yeux. - Il l'a eu dans le cul! disait-il au comble de l'excitation . Il l'a eu dans
le cul! Il y avait comme un air de triomphe dans toute sa personne.
Brusquement une clameur s'éleva . Un des Stukas avait dû être blessé par la D.C.A. du torpilleur. Il revenait vers la terre péniblement . Il volait bas, à faible vitesse. On aurait dit qu'il se traînait dans l'air. De tous les coins de la petite ville une fusillade rageuse éclata . Mais les hurlements de la foule la dominaient presque. Maillat sentit son coeur sauter dans sa poitrine. Il crispa les poings . Il aurait donné dix ans de sa vie pour abattre cet avion . Il jeta un coup d'oeil autour de lui, chercha une arme. Un tommy, à deux pas de lui, épaulait un fusil . Maillat faillit le lui arracher des mains. Le tommy tirait si vite qu'il prenait à peine le temps de viser . Qu'il l'atteigne ! pensa Maillat avec ferveur , que l'autre écrase sur nos têtes, que ses occupants soient réduits en bouillie , et moi avec eux, qu'importe! Le Stuka volait si bas que le grondement de haine de la foule devait monter jusqu'à lui. Il avançait d'une façon curieusement hésitante , et comme il se balançait d'une aile sur l'autre, il avait l'air de ramer . Qu'il crève! pria Maillat avec ferveur. Bon Dieu! qu'il crève! En passant au-dessus de la plage, le Stuka se mit à tanguer plus fort. Les mitrailleuses et les fusils crachaient sur lui de tous côtés. Un cri immense, inhumain jaillit de la foule. L'avion parut s'immobiliser comme si son hélice soudain n'arrivait plus à mordre dans l'air, et Maillat, l'espace d'une seconde, eut l'impression absurde qu'il reculait . Puis subitement, il reprit de la vitesse, disparut derrière les maisons. La fusillade s'éteignit . Le silence qui suivit était si profond qu'il paraissait presque anormal. Maillat se sentit déçu , surpris, irrité contre lui-même. Il avait désiré donner dix ans de sa vie! L'espace d'une seconde, il l'avait même désiré de toutes ses forces! Qu'est-ce qu'il y avait donc au fond de la guerre de si fascinant ? ![]() |
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