Le bateau en flammes
 

Maillat se mit sur pied , et une fois de plus, regarda la côte. Elle était si proche! Et c'est elle maintenant qui représentait la sécurité et la vie. Il se pencha au-dessus de la rambarde et mesura de l''oeil la distance qui le séparait de l'eau. Il avait souvent plongé de plus haut. Qu'est-ce qui l'empêchait maintenant de retirer ses bottes , de se jeter à l'eau, de regagner la terre en quelques brasses , d'échapper à ce cercueil flottant? C'était bien simple, il allait se tourner vers Atkins, le prier de l'aider à retirer ses bottes, lui dire adieu et sauter. Au même instant il sentit qu'il n'en ferait rien. C'était une absurdité à crier. Mais il sentait que rien n'y ferait, qu'il n'arriverait pas à se décider, qu'il ne désirait pas partir. C'était inutile de se cravacher , d'essayer de se faire peur. Il resterait là, immobile, à attendre.

Est-ce que je préfère la mort? se demanda-t-il avec étonnement. Mais non, ce n'était pas ça non plus, c'était beaucoup plus étrange. C'était plutôt comme une curiosité atroce de ce moment qui allait venir. ...

C'est absurde, pensa Maillat, tout ceci est absurde. Au même instant, sa tête se remplit d'un bruit énorme, il se sentit violemment poussé en avant, et s'affala sur Atkins. Atkins le retint à bras-le-corps pendant une seconde ou deux, puis perdit l'équilibre à son tour, et roula avec lui sur le pont. Maillat saisit la barre de dessous de la rambarde, et s'y cramponna . Il lâcha prise aussitôt. Deux hommes venaient de tomber sur lui de tout leur poids. Il cria.

- Here, Sir, dit la voix d'Atkins.

Il se sentit soulevé par les épaules, remis sur pied. Atkins était devant lui.

- Etes-vous blessé? cria Maillat en français.

Atkins ne le regardait pas. Son visage qui faisait face à l'avant du cargo était éclairé d'un reflet pourpre et paraissait hébété . Il ouvrit plusieurs fois la bouche, mais Maillat ne put entendre sa voix. Des hurlements sans nom la couvraient . Maillat se retourna. Des flammes sortaient de l'avant du bateau.

Elles s'élevaient très haut, presque sans fumée . La lueur était si vive que Maillat ferma les yeux. En même temps, il faillit perdre l'équilibre et tituba sur la poitrine d'Atkins.

- Nous allons être écrasés , dit Atkins dans un souffle. Ils reculent tous vers l'arrière.

La foule s'était brusquement resserrée autour d'eux, et ils se sentirent comme soulevés du sol. Une lumière rouge éclairait les visages, et ils étaient comme enveloppés dans un vent d'une chaleur suffocante . Maillat sentit brusquement dans son cou des picotements intolérables . Ses deux bras, serrés contre sa propre poitrine, l'écrasaient . Il rejeta la tête en arrière, dans un effort avide de tout son être pour respirer.

Quand il revint à lui, il eut l'impression d'être allongé à l'aise sur le dos et de sentir sur son visage un souffle d'une fraîcheur délicieuse. Il ouvrit les yeux. Des formes rougeâtres s'agitaient autour de lui. Il s'aperçut avec étonnement qu'il était debout, et il comprit que la foule le serrait si étroitement qu'il n'avait pu tomber. Il referma les yeux, et une somnolence irrésistible l'envahit . Au même instant, il se sentit frappé sur les deux joues. Il ouvrit les yeux. Le visage d'Atkins était devant lui, mais il paraissait noyé dans une brume . Au prix d'un effort incroyable, Maillat réussit à maintenir ses yeux grands ouverts. Il avait très chaud de nouveau.

- Ça va mieux, Sir?
- Ça va, Atkins.

On était un peu moins serré maintenant. Si seulement ces hurlements pouvaient cesser une seconde ! Personne ne criait autour d'eux. Cela venait de plus loin, de l'autre côté de la passerelle . Le feu gagnait peu à peu. On voyait ses hautes flammes claires se détacher sur le crépuscule Le vent, par moments, les courbait dangereusement de leur côté, et ils sentaient un souffle suffocant sur leurs visages, comme si la gueule d'un monstre gigantesque s'était approchée d'eux.

- Vous sentez le pont sous vos pieds, Sir?
- Oui, dit Maillat, ça doit être du propre là-dessous. Il faut atteindre la rambarde.
- Pour quoi faire?
- Mais pour sauter.
- Sauter, Sir? dit Atkins d'une voix étouffée.

Il n'ajouta rien, et l'épaule en avant, commença à se frayer un passage . Ça va être difficile, pensa Maillat, mais à sa grande surprise, la foule s'ouvrit docilement . L'instant d'après, il posait les doigts sur la main courante de la rambarde. Il les retira aussitôt. Elle était brûlante .

- La côte ! cria Maillat.

Elle était toute proche, une centaine de mètres à peine.

Sous le choc le cargo avait dû rompre sa chaîne d'ancre , et dériver . Il était venu s'ensabler presque en face du Sana. Au loin, sur la gauche, Maillat distingua confusément les lignes de tommies alignés sur la plage de Bray-Dunes. L'embarquement continuait.

Maillat se pencha. La hauteur au-dessus de l'eau paraissait vertigineuse . La mer tout en bas était calme, sans une ride . Elle luisait comme un bouclier d'acier .

- Il n'y a pas assez d'eau pour plonger.
- Mais si, dit vivement Maillat. Vous verrez bien, je plongerai le premier.

Il lui sembla qu'Atkins avait légèrement pâli .

- Je ne sais pas nager, dit-il d'une voix enrouée .
- Qu'est-ce que ça fait? Vous avez une ceinture de sauvetage. Il n'y a aucun danger.

Il répéta :

- Il n'y a aucun danger.

Atkins se taisait.

- Je vais plonger, Atkins, et vous suivrez.
- Je ne sais pas nager, dit Atkins d'une voix obstinée .
- Good God! Vous n'avez pas besoin de savoir nager!

Il y eut encore un silence, et Maillat sentit qu'Atkins luttait désespérément contre lui-même. Les hurlements avaient repris plus fort, et brusquement le vent rabattit sur eux un tourbillon d'étincelles . En se haussant sur la pointe des pieds, Maillat vit que les flammes enveloppaient la passerelle. La chaleur était suffocante , et il se sentit défaillir . Une espèce de morne hébétement le gagnait. La main qu'il avait posée sur la rambarde tout à l'heure lui faisait mal, et il avait envie de crier.

- Dépêchons-nous.
- Je préfère rester ici, dit Atkins.

Son visage, éclairé par les flammes, paraissait rougeâtre . Lui aussi avait l'air hébété. Maillat le saisit aux épaules et le secoua .

- Mais vous allez être brûlé, Atkins, brûlé! ...

Atkins secoua la tête.

- Je ne peux pas sauter, Sir, c'est impossible.
- Atkins, vous sauterez, vous m'entendez! Vous sauterez! Je vous donne l'ordre de sauter.
- Je n'ai pas d'ordre à recevoir de vous, bafouilla -t-il confusément .
- Atkins, cria Maillat, je vais sauter. Pas plonger, sauter. N'importe qui peut en faire autant. Vous aussi.

Atkins le regarda, ouvrit la bouche, et tout à coup se mit à crier. C'était un hurlement qui n'avait rien d'humain, et qui ressemblait à la plainte d'un chien qui aboie à la mort.

- My God! dit Maillat, taisez-vous!

C'était une plainte interminable, lugubre, fascinante.

- My God! Taisez-vous!

Les cris étaient plus nombreux maintenant autour d'eux. Et Maillat, lui aussi, avait envie de hurler. Une passivité sans nom se refermait peu à peu sur lui. Atkins criait toujours, et son visage était morne et hébété.

- Atkins, cria Maillat.

Il le gifla de toutes ses forces à deux reprises. Atkins cessa de crier, et ses yeux se mirent à tourner dans leurs orbites . Puis son visage perdit de sa rigidité peu à peu.

- Je vais sauter! cria Maillat.

Il s'aperçut qu'il venait de parler en français, et répéta sa phrase en anglais.

- Yes, Sir.
- Et vous me suivrez?
- Je ne sais pas nager, dit Atkins.

Maillat le saisit par le col de son battle-dress et le secoua.

- Vous me suivrez, Atkins? Vous me suivrez? Vous me suivrez?

Il le suppliait . Atkins avait fermé les yeux, et ne répondait pas.

- Vous me suivrez? dit Maillat d'une voix suppliante.

Il était agrippé au col de son battle-dress, il le suppliait, il pleurait presque.

Atkins ouvrit les yeux.

- Yes, Sir.
- Vite! dit Maillat, vite!

Une somnolence le gagnait à son tour.

- Tenez-moi par ma ceinture. Je ne veux pas toucher la rambarde avec mes mains.

Atkins le saisit docilement par sa ceinture et Maillat passa une jambe, puis l'autre au-dessus de la rambarde. Rien ne le séparait de la mer maintenant. Le vide se creusait sous lui, vertigineux .

- Lâchez-moi!

Atkins avait la main crispée sur la ceinture de Maillat, et son visage était redevenu morne et hébété .

- Lâchez-moi!

La chaleur de la rambarde lui pénétrait les reins atrocement .

- Lâchez-moi, cria-t-il en se retournant.

Il n'avait plus de force d'un seul coup. Il se sentait vide et hébété. Il ne savait plus où il était, ce qu'il faisait. Il savait seulement qu'il ne fallait pas qu'Atkins continue à le tenir.

- Lâchez-moi! hurla-t-il en français. Il frappa derrière lui aveuglément .

Il se sentit tomber dans le vide de très haut. Ce fut exactement cette impression de chute qu'on éprouve dans le sommeil. Le sol vous manque tout d'un coup, le coeur se crispe , un nerf se détend brutalement quelque part, et c'es fini. Il comprit à son étonnement, quand il se retrouva dans l'eau, qu'aussitôt après avoir frappé Atkins, il avait dû s'évanouir . Une fraîcheur délicieuse l'envahit, et il se rappela l'avoir éprouvée tout à l'heure, quand la foule l'avait suffoqué . Mais elle persistait , cette fois. Il étendit les bras en croix et se laissa flotter . Il se sentit partir doucement à reculons , comme un noyé . La ceinture de sauvetage maintenait son buste hors de l'eau, mais ses jambes pendaient, alourdies par ses bottes. Il ferma les yeux, et se sentit tomber de nouveau, comme il était tombé tout à l'heure. Il ouvrit les yeux. L'eau lui caressait le visage. Au-dessus de lui, le cargo se dressait comme une immense muraille verticale.

Il ne voyait presque plus les flammes, mais les hurlements inhumains parvenaient toujours jusqu'à lui. Il s'écarta un peu du bateau pour mieux voir la grappe humaine qui se pressait à l'arrière. Il nageait avec une lenteur qui le surprit.

- Atkins! Atkins! cria-t-il.

En même temps il levait les bras au ciel pour bien montrer qu'il flottait.
Il ne faisait plus assez clair pour distinguer les visages dans la masse confuse au-dessus de lui. Il lui sembla entendre un cri très faible en réponse.

- Atkins!

Cette fois-ci, il y eut un floc , et une forme émergea à quelques mètres de lui. Maillat le rejoignit . Il nageait avec une lenteur qui l'exaspérait . Il saisit l'homme à l'épaule. L'homme poussa un cri et se retourna. Maillat le lâcha. Ce n'était pas Atkins.

Dans le cadre du projet "Opération Dynamo", nous avons regardé le film "Week-end à Zuydcoote" en classe. C'est un film d'Henri Verneuil de 1964 avec Jean-Paul Belmondo dans le rôle de Maillat. Ce film est disponible sur DVD et peut être commandé sur le site : www. cyberdvdfilm.com (prix : 27,12 euro).


(Week-end à Zuydcoote (Folio 775) de Robert Merle, p. 119 -127)
 
     
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