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La rue est choquée, elle est blessée. La nuit précédente, elle a connu son premier bombardement. Jusqu'alors, les Allemands visaient surtout le port. La veille, un samedi soir, quand sont arrivés les premiers avions vite salués par de violents tirs de D.C.A. , tout le monde a compris qu'ils avaient d'autres intentions. Les premiers sifflements et les éclatements de bombes étaient trop proches. Alors, ils ont tous couru dans les caves, et y sont demeurés blottis , tassés , pleurant, priant. La mère de Justin tenait ses trois garçons serrés dans ses bras, courbée sur eux comme pour les protéger. Des poussières volaient, des grains de plâtre détachés de la voûte de la cave par les secousses . Dès le début, l'électricité avait été coupée. Le vieil Auguste Verpratte, le voisin du rez-de-chaussée, un ancien matelot , avait par chance descendu une lampe de poche. Parfois, il en éclairait sa grosse montre, un oignon d'argent. Entassés entre les provisions de charbon et de bois à brûler, ils étaient ainsi une douzaine dans la même cave, à attendre, sans presque échanger deux mots. Le calme était revenu au petit jour , haché seulement par les klaxons des pompiers. Puis une sirène avait hurlé la fin de l'alerte . Et, sortant des abris , dans un matin déjà lumineux , ils s'étaient spontanément réunis, toute la rue, sur la chaussée jonchée de gravats , de débris et de verre brisé . Deux bâtiments avaient été atteints par les bombes : un entrepôt de la Brasserie flamande où l'on entassait les tonneaux vides et - c'était plus grave - la maison des Legrand. Une petite bâtisse d'un étage, tout au bout de la rue, presque au bord du canal, dont il ne restait rien. Ils avaient trouvé le vieux Legrand, hébété et geignant , penché sur l'amas de briques : il cherchait le corps de sa femme. Par bribes , il avait raconté sa pauvre histoire : sur le coup de trois heures, comme il se plaignait du froid dans leur cave où ils étaient seuls - au matin encore, il était en chemise de nuit, on voyait ses longues jambes maigres et blanches veinées de grosses varices bleues - elle avait décidé de remonter dans sa cuisine. Oh, rien qu'un instant, pour faire du café à son homme. Il ne voulait pas. Mais elle était têtue , et courageuse. Et d'ailleurs, disait-elle, "ça se calme, tu vois". A peine était-elle remontée que la terre avait éclaté . La cave ne s'était pas effondrée ; il avait seulement eu de la peine à en sortir puisque la maison s'était écroulée . Il avait crié, appelé. Malvina avait disparu. Comme volatilisée . Il avait entrepris, tout seul, de déblayer ces ruines. Si, par chance, une poutre , une porte ou un pan de mur l'avait protégée? En 14, il avait vu de telles choses. On ne savait jamais. Il fallait chercher. Les gens de la rue n'avaient rien répondu. Mais le père de Justin, Verpratte le matelot, Charles Bouthuille et quelques autres lui avaient prêté main-forte , dégageant les poutres et les briques une à une, avec des délicatesses et des précautions qui surprenaient chez ces hommes rudes . Malvina Legrand, ils l'avaient retrouvée vers le milieu de la matinée. Justin était passé devant les ruines de la maison Legrand au moment même où Verpratte, tout blanc de plâtras , sortait d'entre deux tas de briques la tête de la vieille femme. Elle avait été séparée du corps. Il tenait par les cheveux, un peu stupide, cette petite boule terreuse et sanglante à laquelle manquait un oeil. Autour de lui, soudain, on s'était tu . Sauf le vieux Legrand qui gémissait .
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