Les bombardements
 

Pendant trois jours, après leur retour, ils avaient cru que la vie serait possible à Dunkerque. Il suffirait, en somme , de s'organiser : les alertes aériennes étaient fréquentes le jour, mais les gros bombardements paraissaient réservés à la nuit; on disposerait des matelas et des chaises longues dans les caves pour s'y installer dès le premier hurlement des sirènes du soir, et l'on y resterait jusqu'au matin; ce ne serait pas très confortable, bien sûr, mais à la guerre comme à la guerre. Quelques familles de la rue, peu confiantes dans la solidité des voûtes de leur maison, émigraient chaque soir pour chercher refuge chez des voisins, ou dans la grande cave du palais de Justice, proche, où ils étaient des centaines à s'entasser .

Ainsi ont-ils vécu trois jours. Les boulangers ne faisaient plus de pain. Il était difficile de trouver de l'eau. Mais quelques épiciers écoulaient encore des stocks de conserves, et chacun pouvait s'approvisionner en bière à la Brasserie Vandecasteele dont les portes avaient été enfoncées ; la vie continuait.

Le quatrième jour, la ville a brûlé. La tourmente a commencé le matin, peu après neuf heures. Par vagues d'une centaine, les avions se sont acharnés sur le port, le centre et la banlieue, lançant des milliers de bombes, allumant d'immenses brasiers , bousculant des immeubles, faisant éclater des usines et voler des toitures , brûlant et tuant. A peine Justin était-il descendu à la cave, dès les premiers tirs de D.C.A. , que celle-ci a basculé , une fois, deux fois, tandis que pleuvaient des poussières et s'effondraient à grand bruit des bouteilles rangées sur une étagère par la voisine du premier. Ils n'ont rien dit, ils sont restés longtemps debout, silencieux, comme pétrifiés par cette première explosion si proche. Auguste Verpratte, qu'elle avait surpris chez lui, les a trouvés ainsi, blottis en groupe lorsqu'il a éclairé de sa lampe de poche leurs visages crispés : sa femme, deux ou trois voisins, Justin, sa mère et ses frères.

Il lui a fallu les réconforter , les calmer, les rassurer : " Ce n'est rien, on a eu de la chance, c'est tombé dans la cour, et c'est une toute petite bombe, il n'y a presque rien de cassé." Au-dehors, cent pièces de D.C.A. claquaient et les sifflements des bombes leur répondaient comme autant de défis , longs sifflements dont ils avaient appris à évaluer la distance et qu'ils écoutaient en attendant la ponctuation , une ponctuation qui venait toujours, grondement sourd ou déflagration brutale. Parfois, une sorte de silence s'établissait , troublé seulement par des bruits de moteurs, le tintement des éclats d'obus de D.C.A. sur les pavés et les soupiraux des caves. Puis le duel recommençait.

Justin, ce jour-là, a appris la terreur. Elle ne s'est pas manifestée tout de suite : après l'explosion de la bombe dans la cour, la surprise l'avait, comme les autres, figé ; puis était venu le soulagement , une envie de rire en se disant qu'on est vivant, et qu'on est malin, drôlement malin , plus fort, puisqu'on est vivant. C'est vers la fin de la matinée, alors qu'un interminable chapelet de bombes s'égrenait dans la direction du port, chaque explosion semblant plus proche que la précédente, qu'il a tout à coup crié, le corps raidi , le ventre tordu , la tête envahie d'images de cadavres, de sang, de cervelles éclatées, de bras coupés, d'entrailles fumantes, de maisons effondrées . Car c'est ainsi, bien sûr, que cela doit finir. Le dernier jour de la ville est venu. Ils vont tous mourir. Justin qui a lu des dizaines de récits de la guerre de 14, a vu resurgir des visions de soldats au ventre ouvert, morts au petit matin dans un champ après avoir crié maman toute la nuit sans que personne vienne à leur secours. Il s'est imaginé seul survivant de la cave, mais dans quel état, le ventre, ou la tête, écrasé par une grosse poutre tombée du toit, et n'en finissant pas de mourir et de souffrir.

Tout cela n'a duré qu'un instant. Sa mère a aussitôt posé la main sur sa bouche pour étouffer ce cri de terreur et l'a serré contre elle. Ensuite, il s'est un peu repris , s'est réfugié dans la prière. Mon Dieu, sauvez-moi la vie. Mon Dieu, faites que je ne meure pas. Je ne veux pas mourir. Ni papa. Ni maman. Ni mes frères. Exaucez-moi . Mon Dieu.


(La Grande Triche de Jacques Duquesne, éditions Omnibus, p. 91-93)
 
     
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