|
||||||
|
|
Ils marchent. Verpratte toujours devant, infatigable , qui avance à longues foulées souples. Monsieur Robert à sa suite, qui a eu la bonne idée ce matin au départ de hisser son vélo dans le camion, un vélo maintenant surchargé de musettes brinquebalantes . Ils marchent vers un village dont on voit, là-bas, le clocher carré, assez élevé - "On doit pas être loin de la frontière belge", murmure Verpratte. Sur leur droite, à bonne distance quand même, grondent des tirs
d'artillerie. Et de nouveau, un bruit de moteurs qu'ils connaissent bien. Les avions. Ils se jettent dans les fossés , deux fois, trois fois, progressent peu à
peu, par bonds , cherchent en vain où se dissimuler dans cette plate plaine
flamande. Au village, bien sûr, qui n'est plus qu'à cinq cents mètres, quatre cents peut-être, et on va quand même y arriver à moins que
les avions... Ils reviennent, une fois de plus, deux chasseurs seulement, mitrailleuses
cliquetantes , et l'on entend de grand cris. D'étranges cris, stridents ,
perçants , insoutenables , qui paraissent emplir le ciel. Des hommes ne crieraient pas comme cela. Ce sont des chevaux que les avions ont mitraillé et dont
quelques-uns fuient , éperdus , à travers la plaine. En voici un tout blanc, qui arrive au galop vers le fossé où Justin est terré , et Justin effrayé s'aperçoit que le ventre de la bête écumante est ouvert, que ses tripes en descendent par saccades ; elle
tombe un peu plus loin sur les genoux de devant, se retourne, dressant vers les nuages
quatre pattes qui tressautent encore et encore parce qu'elle n'en finit pas de mourir. Justin pleure. Verpratte presse sa petite troupe de repartir. Tout vaut mieux que cette plaine sans arbres - le village d'où l'on entend monter, maintenant qu'on en approche, une grande rumeur. "Je connais bien, dit "la classe ouvrière", c'est là que passe la nationale qui vient de la Belgique. On dirait qu'il y a du monde qui passe par là." Du monde, oui. C'est une foule, un fleuve qui déferle de la frontière, sans doute du front, ce mystérieux et brûlant coeur de la guerre. Ils avancent lourdement, empêtrés , comme enchevêtrés les uns dans les autres, tantôt piétinant , tantôt pressant le pas , se heurtant , se dépassant, barrant de leur sombre masse la rue principale du petit village. Cavaliers sans chevaux, artilleurs sans canons, fantassins sans fusils, guerriers sans casques, soldats sans équipements. Poussant, tirant, traînant des bardas et des butins dérisoires sur des vélos, des brouettes , des charrettes à bras ou des landaus d'enfants rescapés des pillages . Foulant aux pieds des cartes, des bordereaux d'intendance et des papiers d'état-major qui jonchent la chaussée . Point de blessés portant le bras en écharpe , point d'éclopés traînant la patte, point de béquillards , ni de têtes enturbannées de pansements tachés de sang, comme il sied à l'image ordinaire des déroutes . Les visages de ces jeunes hommes ne sont rouges que du soleil qui a éclaboussé tout le mois de mai. Mais ils portent la honte et le désespoir sur leurs gueules . Les deux chasseurs allemands qui, l'instant d'avant, mitraillaient les chevaux à l'entrée du village, ont disparu dans les nuages, comme indifférents à cette immense troupe d'hommes en fuite. Ils avancent, et leur flot bouscule irrésistiblement les gens de la rue. Il est impossible de ne pas s'y mêler . Il faut les suivre, se laisser emporter. Ils avancent, sourdement , sans cris et sans éclats . Mais leur masse gronde de l'immense murmure de mille conversations chuchotées : ils n'osent plus, dirait-on, parler qu'à mi-voix , comme on le fait dans un cortège funèbre . |
|||||
Website door Jeroen Tant ©2002 |
||||||