La mort
 

Valère pénètre dans le bâtiment principal, Lassier sur ses talons . Bien entendu, l'électricité ne fonctionne pas.

- Lassier, ta lampe de poche...
- Attendez, monsieur, dit une voix qui vient du fond de la pièce, je vais vous faire de la lumière. J'ai des bougies...
- Qui est là? s'enquiert Lassier. Qui êtes-vous?
- Attendez, voilà...

Une allumette craque. Apparaît le visage broussailleux d'un vieil homme.

- Excusez-nous, dit Valère. Vous êtes peut-être le propriétaire. Nous pensions que la maison était vide.

L'homme allume deux bougies, posées dans des verres de table.

- Oh ! Y a pas de mal, mon officier, murmure -t-il. Moi, je ne suis rien du tout. Un réfugié . Rien... Je suis pas chez moi, ici. Je viens des mines, par là, du côté de Douai... (il parle par petites phrases chuchotées , comme pour lui-même). Je suis arrivé à la nuit... Je me suis assis là, à cette table. Et j'en pouvais plus. Tout de suite, je me suis endormi. Je voulais pas. Je l'avais juré à Julia. Mais ça a été plus fort que moi.

Lassier se lève :

- Bougez pas , mon lieutenant. Je vais aller voir par là derrière. Il doit bien y avoir des lits.

Il emporte une bougie dont il protège de la main, tandis qu'il avance, la flamme vacillante . Déjà la froide lumière bleue de l'aube dessine les angles de la pièce, y fait surgir des objets et des meubles, nimbe le visage du vieux qui pleure à petits coups . Et qui reprend, fixant Valère :

- J'ai eu tort, je voulais veiller Julia. C'est pour ça que j'avais mis ces deux bougies. Je lui avais juré. Quand on a juré à un mort, on doit tenir sa promesse.

Il sort de sa poche un grand mouchoir à carreaux bleus et blancs, tout fripé , renifle , se tamponne les yeux , se détourne pour cracher , se mouche .

Valère l'observe, silencieux .

- Elle est là, Julia, dit l'homme.

Alors seulement Valère remarque, posé au bout de la table, un seau emaillé, un seau hygiénique , rose. Des ficelles en maintiennent le couvercle bien clos. Et un ruban de crêpe noir l'entoure, formant un large noeud , comme s'il s'agissait d'un oeuf de Pâques, ou d'un paquet-cadeau. Quoi? Ce n'est tout de même pas ... Ce type délire .

Valère se lève, veut rejoindre Lassier

- Elle est là, Julia, reprend le vieux qui n'a même pas redressé la tête. J'ai été obligé de la mettre dans le seau.

Soudain, pleurs terminés, comme saisi d'une passion, il se lève à son tour :

- Dans le seau, ces salauds de Boches m'ont fait mettre ma femme dans un seau hygiènique, mon lieutenant. Avant-hier, ils l'ont tuée. Ils l'ont brûlée. Ils ont brûlé Julia. J'étais au jardin, au matin, il faisait beau, comme tous ces jours-ci. Au fond du jardin, je soignais mes salades. Faut dire qu'elles étaient déjà bien avancées. Et Julia pendant ce temps-là, elle donnait à manger aux pigeons . C'est là qu'ils l'ont tuée. Nous les mineurs , vous savez, on aime bien les pigeons; on fait des concours avec, tous les dimanches; quelquefois on gagne des lots . Mon père, il avait des pigeons. Et moi, j'en ai eu aussi. Julia, elle les aimait bien. C'est toujours elle qui leur donnait à manger et elle nettoyait le petit pigeonnier que j'avais construit contre la maison. Un beau petit pigeonnier. Même, elle l'appelait le château, Julia : elle disait que les pigeons ils étaient mieux que nous, qu'ils avaient un château et nous une petite maison de rien du tout. L'autre matin, je m'occupais de mes salades, et elle des pigeons, quand ils l'ont tuée. On entendait le canon. On savait bien que les Allemands allaient arriver. Mais on s'était dit : tant pis, on les a déjà eus sur le dos à l'autre guerre, ça peut pas être pire cette fois-ci. Julia, elle voulait partir quand même, comme si elle sentait quelque chose. Moi, je ne voulais pas. Je ne me voyais pas sur les routes avec ma pauvre vieille qui avait du mal à se traîner ....

Il s'interrompt un instant, dévisage Valère :

- Peut-être que je vous embête avec ça. Mais ça fait du bien de parler, mon lieutenant. Faut me comprendre : depuis deux jours, je pense qu'à ça, et je pouvais le raconter à personne. Et vous, vous avez l'air bon .

Bon. On n'a jamais dit à Valère qu'il était bon, ou paraissait l'être. Il esquisse un geste de la main, comme pour démentir . Il l'esquisse seulement.

- Alors, dit le vieux, voilà qu'un avion allemand arrive du côté de Lens, à toute vitesse. Et il a tiré sur la maison et sur le pigeonnier. Je ne sais pas pourquoi. Moi, au fond du jardin, j'ai rien eu. Mais le pigeonnier, il a commencé tout de suite à brûler. En trois secondes, c'était fini : tout a brûlé, et ensuite c'est la maison qui a pris. Julia n'avait pas pu sortir. Peut-être bien qu'elle avait été touchée avant. En tout cas, elle n'a pas poussé un cri : rien.

Il avance vers la fenêtre, regarde à l'extérieur où les champs prennent des couleurs, parle bouche contre la vitre, y déposant une fine buée . Lassier, qui est revenu, l'écoute lui aussi, silencieux, sa bougie à la main.

- Alors, reprend l'homme, j'avais plus rien, plus de femme, plus de maison, plus de pigeonnier, plus de pigeons. Seulement mes yeux pour pleurer. Et puis j'avais ce seau, parce qu'en me levant, je l'avais amené au jardin pour le vider ...

Un long silence. Lassier s'est approché de Valère qui, un doigt sur les lèvres, lui impose de se taire.

- Personne n'est venu nous aider, dit l'homme. Personne. Vous savez, depuis que la mine m'avait mis en retraite - j'étais trop vieux, et j'avais de la silicose , c'est la maladie des mineurs, vous entendez que je respire mal - on habitait au bout de la commune, presque au milieu des champs. Et les voisins, ils s'étaient ensauvés la veille, tout le monde s'ensauvait.... Alors, moi, j'étais comme fou, je courais partout, je criais : Julia ! Julia ! Je croyais qu'elle avait peut-être pu sortir et que je l'avais pas vue à cause de la fumée . Mais malheur! Quand j'ai pu approcher, quand les flammes étaient finies, que ça fumait encore, j'ai compris qu'elle avait brûlé, avec les pigeons. J'ai retrouvé ses cendres . Je pouvais pas me tromper. Il y avait son alliance , et tout, et même son collier en plaqué or , que je lui avais offert pour nos quarante ans de mariage, l'année passée. Elle disait : Attends les cinquante ans. Je lui répondais : Les cinquante ans, on les aura peut-être pas. Je pensais que moi, avec ma silicose... le fond ça use un homme, vous savez, les mineurs vivent pas vieux. Et elle est partie la première. Toute brûlée. Sauf un morceau de son châle , c'est drôle; elle avait mis son châle pour sortir, il faisait encore frais au matin. Et ce bout de laine, il était roussi mais il a pas brûlé.

Il parle plus fort, maintenant. Il paraît plus calme aussi, presque détendu :

- Alors, j'ai tout ramassé . Tout ce que j'ai cru que c'était elle. Tout mêlé avec ce collier et l'anneau de mariage , et même les bagues de pigeons .

Valère, cette fois, ose l'interrompre :

- Les bagues?
- Ben oui, mon lieutenant, c'est pour les reconnaître, savoir à qui ils sont, pour les concours. Ils ont des bagues, les pigeons, avec des numéros, à la patte. Ils étaient tout brûlés aussi, mais pas les bagues. Et c'était tout mélangé, eux et elle. Alors, j'ai tout ramassé, j'ai tout mis dans ce seau-là. C'est tout ce que j'avais. Je suis sûr qu'elle m'en veut pas, Julia, que je l'aie laissée avec les pigeons. Elle les aimait bien, elle leur donnait des petits noms. Et eux aussi, ils l'aimaient bien. Fallait voir ça, quand elle arrivait, leur manège . C'était toujours elle qui leur donnait à manger, alors, forcément...

Lassier, un peu brusque :

- Mais enfin, il fallait les enterrer , ces cendres!

Le vieux le regarde, surpris :

- Ah non! L'enterrer là pour qu'elle reste avec les Allemands ! Ah non ! Pas avec les Boches. C'est vrai qu'avant, on avait décidé de rester là, et de les supporter . On aurait fait tant pis tant pis . Mais puisqu'ils l'avaient tuée, c'était plus fort que moi. Je ne voulais plus les voir. Il fallait que je m'en aille. Et je voulais pas plus la laisser avec eux. J'ai eu vite fait de me décider. J'ai pris le seau. J'avais plus rien d'autre. Plus rien que mes yeux pour pleurer, monsieur. Et je suis parti dans la direction d'Armentières. Je voulais venir à Dunkerque : en 14, les Allemands, ils ont jamais été jusqu'à Dunkerque, on les a arrêtés avant, du côté d'Armentières justement. J'ai pensé que cette fois-ci ça serait peut-être la même chose : un grand port comme ça, juste en face de l'Angleterre, on peut pas le laisser aux Boches quand même. Alors, j'ai marché. J'étais comme fou. Dans un village, j'ai trouvé des ficelles et du ruban pour tenir le couvercle du seau parce que j'avais peur de le perdre et que les cendres elles s'envolent. "T'en fais pas Julia, que je pensais, tu seras pas avec les Boches." Et je lui ai juré, monsieur, de tout faire comme il faut le faire, de la veiller le soir, et tout. Seulement ici, quand je suis arrivé, j'ai à peine eu le temps de mettre les bougies pour la veiller, et je suis tombé endormi : j'en pouvais plus. Julia, elle va pas m'en vouloir . Elle sait bien...


(La Grande Triche de Jacques Duquesne, éditions Omnibus, p. 105-109)
 
     
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