Le Sana de Zuydcoote
 


Het Sanatorium Van Cauwenberghe.

Les trois copains suivaient l'allée centrale du Sana. Les graviers , pensait Maillat, c'est agréable de marcher sur des graviers. C'est ferme , et ça crie un peu sous les pas. Pas comme le sable. Il y a du sable partout, ici. Le pied s'enfonce à chaque instant.

Dhéry tourna la tête vers Alexandre.

- Tu demanderas le médecin auxiliaire Cirilli.
- Qui c'est ça?
- Un toubib que je connais.
- D'où le connais-tu?
- Depuis hier. Je lui ai rendu un petit service.
- Encore des mystères.
- Tu le demanderas. Sans ça, si on prend la queue , il y en a pour deux heures. J'aurais le temps de pisser tout mon sang.
- Tu exagères, dit Maillat, tu ne saignes presque plus.

Il jeta un coup d'oeil sur sa droite. Deux soldats en bras de chemise , la cigarette aux lèvres, remettaient de l'ordre parmi les morts. Ils avaient une pile de couvertures à côté d'eux, et des brancards pliés . On ne voyait pas de sang, mais des débris informes recouverts de lambeaux kaki. Les deux hommes prenaient une couverture, y rassemblaient au hasard ces débris, et quand cela faisait un volume convenable , ils posaient le tout sur un brancard. Ils travaillaient sans hâte , méthodiquement.

- Un toubib, dit Dhéry, c'est toujours bon à connaître, surtout par les temps qui courent. N'est pas soigné qui veut, tu penses. Ils sont débordés au Sana.

Quand ils pénétrèrent dans la salle de pansement , l'odeur de sanie et de sueur était si forte que Maillat se sentit mal à l'aise . Une soixantaine d'hommes attendaient, debout pour la plupart. D'autres étaient couchés par terre, le dos au mur. L'un d'eux était étendu de tout son long sur le plancher, mortellement pâle . Beaucoup étaient torse nu , et la sueur coulait de leur front, ruisselait de leur nuque entre les omoplates .

Au bout de la salle, devant une porte, un petit caporal chef, imberbe et blond, en uniforme de fantaisie , était assis devant une table. La table était disposée de façon à bloquer à demi l'accès de la porte. Le petit caporal chef avait devant lui un énorme régistre, des papillons de différentes couleurs et de grandes feuilles imprimées. Par moments il griffonnait quelque chose sur un papillon, recopiait ce qu'il venait d'écrire sur le registre, puis épinglait le papillon sur le registre, prenait une des grandes feuilles imprimées, la sabrait de grands coups de crayon bleu, et l'épinglait à son tour sur le registre. De temps en temps, il relevait la tête et promenait son regard sur les blessés d'un air de morgue et d'ennui .

Les trois hommes s'avancèrent vers lui. Le caporal chef abaissa les yeux brusquement.

- Je voudrais voir le médecin auxiliaire Cirilli, dit Dhéry.

Le petit caporal chef ne releva pas la tête. Il était blond, imberbe, tiré à quatre épingles . Une légère odeur d'eau de Cologne flottait autour de lui.

- Il est occupé.
- Je voudrais voir le médecin Cirilli.
- Il est occupé, dit le petit caporal chef du bout des lèvres.

Dhéry ne bougeait pas. Il était campé devant la table. Il faisait masse.

- Voulez-vous aller le chercher, je vous prie?

Le petit caporal chef releva la tête, mais ne regarde personne en particulier.

- Si vous êtes blessé, dit-il du bout des lèvres, prenez la file. Vous serez soigné à votre tour.
- Il ne s'agit pas de cette égratignure , dit Dhéry. Veuillez aller prévenir le médecin auxiliaire Cirilli que le lieutenant Dhéry demande à lui parler. C'est urgent .

Il parlait poliment , mais il y avait un petit coup de fouet dans sa voix.

Le petit caporal chef enveloppa Dhéry d'un regard rapide. Dhéry était en bras de chemise, mais il portait une culotte bien coupée et des bottes. Le caporal chef se leva.

- Je vais essayer de le voir.
- C'est ça, dit Dhéry avec une nonchalance parfaite, essayez.

Il faisait masse de l'autre côté de la table, et derrière ses gros verres, ses yeux froids étaient fixés sur le caporal chef.

- Je vais essayer. Il est vraiment très occupé.
- Dites-lui que c'est de la part du lieutenant Dhéry.
- Je vais essayer, dit le petit caporal chef.

Il disparut par la porte. Alexandre se mit à rire.

- Tu es lieutenant, maintenant?
- Il faut ce qu'il faut.
- Ce petit enculé , dit Alexandre, je lui aurais volontiers botté les fesses .
- Ce salaud de petit planqué , dit Maillat.


- Le porc !
- On pourrait foutre le feu à ses papelards ? proposa Maillat.
- Ou lui couper les couilles quand il reviendra. Pour ce qu'elles lui servent!
- La tante , dit Maillat.
- "Il est très occupé", mima Alexandre. Et tes fesses, salaud, elles sont occupées?
- Le petit porc.
- "Vous serez soigné à votre tour", mima Alexandre. Et par-dessus le marché, il avait raison, ce petit salaud.
- C'est bien ça, le pire!
- De qui parlez-vous donc? demanda Dhéry d'un air étonné .
- De ce petit salaud.
- Ah! dit Dhéry, je n'ai pas remarqué.
- Et qu'est-ce que tu aurais fait, si ça n'avait pas réussi, le coup du lieutenant?

Dhéry sortit de sa poche un paquet de gauloises .

- Il faut tout prévoir. Mais j'ai tout de suite compris que, pour ce petit-là, ce n'était pas le baksheesh qu'il fallait, c'était le prestige.
- Si tu étais tombé sur moi, dit Alexandre, tu m'aurais pas eu.

Dhéry le regarda de ses yeux froids.

- Toi, je t'aurais eu à la sympathie.

Le petit caporal chef reparut. Il s'inclina avec une politesse de soubrette .

- Si vous voulez passer à côté, mon lieutenant.

Ils se trouvèrent dans une salle plus petite, sans meubles, entièrement peint en blanc. Une fenêtre grande ouverte donnait sur le jardin du Sana. Une porte s'ouvrit brusquement sur leur droite. Un grand jeune homme apparut, revêtu d'une blouse blanche tachée de sang. Il s'avança vers eux à pas rapides. Il était très beau.

- Ah! mais c'est vous, Dhéry! s'exclama-t-il dans un sourire qui découvrit des dents admirables. Et le planton qui me parlait d'un lieutenant Dhéry. Je ne pensais pas que c'était vous. J'ai bien failli ne pas venir.

Maillat sourit et regarda Dhéry.

- Le planton a dû se tromper, dit Dhéry avec rondeur . Docteur, permettez-moi...

Cirilli serra la main de Maillat et d'Alexandre. Sous ses cheveux noirs, impeccablement lissés , il avait un visage d'une beauté singulière.

- Je ne suis pas encore docteur, vous savez. J'étais interne à Bichat avant la guerre.

Il sourit, et de nouveau l'éclair des dents blanches apparut.

- Et qu'est-ce que je peux faire pour vous?
- Venir dîner ce soir avec nous, Docteur, dit Dhéry. Ça vous changera du Sana, et nous avons un chef excellent.

Il montrait Alexandre.

- Bien volontiers, mais de bonne heure , par exemple, vers les six heures, ça vous va?
- Parfaitement.
- Ça me fera plaisir de sortir du Sana. On est sur les dents ici, vous savez. On peut à peine voler une heure de temps en temps. Mais qu'est-ce que vous avez à la main?
- Oh ça? dit Dhéry avec négligence , ce n'est rien. Un petit éclat de 77 qui se baladait dans la nature et que j'ai essayé d'attraper .

Cirilli se pencha sur la blessure d'un air attentif. Il était tellement beau qu'il avait moins l'air d'un médecin que d'un jeune premier, dans un film, jouant le rôle d'un médecin.

- Il n'y a pas trop de bobo et la plaie est bien propre.
- On l'a lavée au whisky.
- Mâtin ! C'est ça que vous faites avec votre whisky. Moi, je le bois.
- On vous en a gardé, dit Dhéry promptement . Vous le boirez ce soir avec nous.

Cirilli sourit.

- Je vais quand même vous faire un petit pansement .

Il les entraîna dans la pièce voisine. Trois ou quatre jeunes gens en blouse blanche étaient penchés sur des blessés. On ne sentait pas le sang et la sueur ici. L'éther primait tout. Une infirmière blonde passait de groupe en groupe en distribuant des bandes. A l'entrée de Cirilli, elle se retourna d'un mouvement vif . Ils se sourirent.

- Vous devez être débordés .

Cirilli versait libéralement de l'éther sur la main blessée.

- Vous pensez, dit-il joyeusement, il en arrive cinquante par heure. Et beaucoup calanchent avant qu'on ait même eu le temps de les examiner.

L'infirmière blonde s'était approchée d'eux. Elle glissa une bande dans la main de Cirilli. Il la remercia sans lever les yeux.

- Ici, vous savez, il n'y a que les bobos. La charcuterie est dans l'autre aile .

Il eut de nouveau son sourire radieux .

- Vous ne me faites pas de piqûre antitétanique?

Cirilli hésita.

- Ça vaudrait mieux, évidemment. Mais il nous en reste si peu qu'en principe on les réserve pour les bobos sérieux.

L'infirmière blonde était restée à côté de Cirilli, les deux mains posées à plat sur ses bras ronds. Elle ne faisait aucun mouvement. Elle ne regardait personne. Elle avait l'air d'attendre. Maillat la regarda, et tout d'un coup il se sentit compris, par accident, dans un foyer de chaleur et de lumière qui irradiait d'elle et qui ne lui était pas destiné . Ma jolie garce , pensa Maillat. Blonde et rose, elle avait l'air d'attendre. Elle n'était plus qu'un attente comme une prairie d'août avant la pluie.

- Voilà le bébé emmailloté , disait Cirilli. Dans quelques jours vous n'aurez plus qu'une cicatrice distinguée. De quoi attendrir toute la famille au retour.
- Jacqueline, appela un des jeunes gens en blouse blanche.

L'infirmière blonde pivota sur ses talons et traversa la salle. Maillat regardait le balancement de ses hanches .

- Excusez-moi, disait Cirilli, mais on est sur les dents, vous savez....
- A ce soir alors, dit Dhéry.
- A ce soir six heures.

Dhéry ne bougeait pas. Ses joues s'écartèrent majestueusement l'une de l'autre. Il souriait d'un air câlin que Maillat ne lui avait jamais vu prendre.

- Soyez gentil, Docteur. Apportez votre seringue en venant. Vous me ferez cette petite piqûre. Je serai plus tranquille.

Cirilli sourit.

- Si vous y tenez tant que ça!

Et Maillat pensa que Dhéry était sûrement en train de se dire : "J'ai gagné."

Dehors, il y avait toujours ce soleil de Côte d'Azur. On sentait la mer à deux pas. En écoutant bien, on pouvait entendre la dernière vague mourir sur le sable. Maillat aspira l'air avidement . Il se sentait heureux tout d'un coup. Il s'étonnait d'avoir tous ses membres au complet, de ne plus sentir l'odeur d'éther, de ne plus voir de sang.


(Week-end à Zuydcoote (Folio 775) de Robert Merle, p. 55 - 61)
 
     
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